Réponse directe : L’acier vert désigne l’acier produit avec une empreinte carbone inférieure à 0,4 t CO₂/t — contre 1,8 à 2,1 t CO₂/t pour le haut-fourneau traditionnel. Les deux voies technologiques principales sont le four électrique à arc (EAF) alimenté par électricité décarbonée et la réduction directe du fer par hydrogène vert (DRI-H₂). Ces procédés s’inscrivent dans une stratégie globale de décarbonation de l’industrie lourde, avec un surcoût actuel de 100 à 200 €/t vs acier conventionnel. La certification ResponsibleSteel structure la demande des donneurs d’ordre (automobile, construction, éolien).
Points clés à retenir
- Acier vert : < 0,4 t CO₂/t vs 1,8-2,1 t CO₂/t en haut-fourneau traditionnel
- Deux voies : EAF (four électrique à arc sur ferraille) et DRI-H₂ (réduction directe à l’hydrogène vert)
- Projets phares : ArcelorMittal XCarb (Dunkerque, > 1,7 Md€), Riva, H2 Steel (Fos-sur-Mer)
- Certifications clés : ResponsibleSteel (audit tiers) et SteelZero (engagement acheteurs)
- Marchés demandeurs : automobile (Volvo, Mercedes, Renault), construction verte, éolien offshore
- Surcoût actuel : 100-200 €/t — objectif parité vers 2035 avec baisse des coûts H₂ et électricité
La sidérurgie mondiale est responsable de 7 à 9 % des émissions mondiales de CO₂ (2,6 Gt CO₂/an), ce qui en fait l’une des industries les plus difficiles à décarboner. En France, la filière acier (ArcelorMittal, Riva, Dillinger France) emploie 25 000 personnes et produit environ 12 Mt d’acier par an, avec des émissions directes de l’ordre de 15 à 20 Mt CO₂/an — soit 5 % des émissions nationales industrielles. La transition vers l’acier vert est donc un enjeu à la fois climatique, industriel et social majeur pour la compétitivité de la filière française.
L’acier vert : définition et enjeux
L’acier vert n’a pas encore de définition légale unique au niveau européen, mais les référentiels de marché convergent vers un seuil de 0,4 t CO₂/t acier comme critère de qualification « vert » (vs la moyenne mondiale de 1,85 t CO₂/t selon WorldSteel). Cette cible représente une réduction de 78 % par rapport à la moyenne mondiale et nécessite soit une refonte complète du procédé de production (voie EAF ou DRI-H₂), soit une combinaison de l’EAF avec du CCUS (captage et stockage de carbone).
Les enjeux sont multiples : climatiques (respecter les objectifs de neutralité carbone 2050 de l’accord de Paris), réglementaires (CBAM — mécanisme d’ajustement carbone aux frontières européen, qui taxe les aciers importés hors UE selon leur intensité carbone depuis 2026), économiques (différentiation par la qualité environnementale face aux aciéries chinoises low-cost) et sociaux (maintien des emplois industriels lors de la transition technologique). Le CBAM est particulièrement structurant : il rend moins compétitif l’acier gris importé et améliore le bilan économique de l’investissement dans des voies bas-carbone pour les aciéries européennes.
Le four électrique à arc : alternative au haut-fourneau
Le four électrique à arc (EAF — Electric Arc Furnace) est la technologie de décarbonation la plus mature et la plus déployée à court terme. Il fonctionne en faisant fondre de la ferraille d’acier recyclé (ou du fer préréduit — DRI) grâce à la chaleur générée par un arc électrique entre des électrodes en graphite. L’EAF consomme 350 à 450 kWh/t d’acier produit (électricité) contre 12 à 16 GJ/t (gaz naturel + coke) pour un haut-fourneau classique.
La France dispose déjà d’un parc d’EAF significatif : Riva acier (Neuves-Maisons, Meurthe-et-Moselle) et plusieurs aciéries régionales (Ascometal, Industeel filiale ArcelorMittal) produisent de l’acier électrique. L’avantage de l’EAF en France est structurel : avec un mix électrique à moins de 100 gCO₂/kWh (nucléaire + hydraulique + éolien), un EAF français émet 0,1 à 0,2 t CO₂/t acier — parmi les baisses les plus importantes d’Europe. La contrainte principale est la qualité de la ferraille disponible : pour des aciers à haute valeur ajoutée (automobile, aéronautique), la ferraille standard contient des impuretés (cuivre, étain) qui nécessitent un ajout de DRI (fer préréduit) pour diluer les résidus.

Hydrogène vert dans la production d’acier
Le procédé de réduction directe par hydrogène vert (DRI-H₂) est la voie de décarbonation profonde de la sidérurgie primaire (production à partir de minerai de fer). Le principe : l’hydrogène réagit avec le minerai de fer (Fe₂O₃ + 3 H₂ → 2 Fe + 3 H₂O) pour produire du fer préréduit (éponge de fer) sans émettre de CO₂ — l’unique coproduit est de la vapeur d’eau. Ce DRI est ensuite fondu dans un EAF pour produire de l’acier liquide.
Le procédé DRI-H₂ + EAF atteint une empreinte CO₂ de 0,05 à 0,3 t CO₂/t acier selon la pureté de l’hydrogène utilisé et l’intensité carbone de l’électricité alimentant l’EAF — soit 85 à 97 % de réduction vs le haut-fourneau. Le défi est la température de réaction : le DRI à l’hydrogène nécessite 800-1 000 °C dans le réducteur à lit fluidisé ou à cuve fixe (procédés Midrex H₂, HYL/Energiron, HYBRIT). Ces températures peuvent être atteintes électriquement (résistances chauffantes ou plasma), ce qui permet une décarbonation quasi totale du procédé si l’électricité est verte.
Les acteurs : ArcelorMittal, Riva, Dillinger et les projets français
ArcelorMittal France est le principal acteur de la transition vers l’acier vert en France. Son programme XCarb prévoit la conversion du site de Dunkerque (le plus grand complexe sidérurgique de France, 4 Mt/an) : remplacement progressif des hauts-fourneaux par un four à arc électrique de grande capacité (EAFS — Electric Arc Furnace for Steelmaking) couplé à un réducteur DRI alimenté initialement au gaz naturel, puis à l’hydrogène vert à mesure que l’infrastructure hydrogène se développera. L’investissement total annoncé pour Dunkerque dépasse 1,7 Md€, dont 850 M€ d’aides publiques (plan France 2030 + IPCEI). Le démarrage du nouveau EAF est prévu entre 2027 et 2029.
Dillinger (groupe SHS — Stahl-Holding-Saar), présent en Moselle via Dillinger France (laminés épais), explore les voies de décarbonation de ses sites frontaliers (Dillingen, Sarre). Riva acier (Neuves-Maisons) opère déjà en EAF et vise la certification ResponsibleSteel pour ses aciers longs. Le projet H2 Steel (Fos-sur-Mer, porté par un consortium incluant Air Liquide et l’opérateur portuaire) vise à alimenter en H₂ vert les futures installations DRI de la zone industrielle de Fos, capitalisant sur les projets HyGreen Provence (300 MW d’électrolyseurs planifiés).
Certification acier bas-carbone : ResponsibleSteel, SteelZero
La certification ResponsibleSteel est le référentiel international le plus rigoureux pour l’acier durable. Elle couvre 13 principes incluant la gouvernance d’entreprise, le bien-être des travailleurs, la gestion des sites miniers, la biodiversité et l’empreinte carbone. Pour la dimension climatique, ResponsibleSteel impose aux sites certifiés un plan de décarbonation aligné sur +1,5 °C (SBTi — Science-Based Targets) avec des jalons à 2030 et 2050. Une aciérie EAF alimentée par électricité décarbonée peut obtenir la certification ResponsibleSteel avec les meilleurs scores environnementaux. ArcelorMittal vise la certification pour ses sites EAF européens, et plusieurs sites français (Industeel, Ascometal) sont en cours de préparation.
SteelZero est une initiative du côté de la demande, portée par le Climate Group : les acheteurs d’acier (constructeurs automobiles, entreprises de construction, fabricants d’éoliennes) s’engagent à s’approvisionner en acier zéro émission nette d’ici 2050, avec un objectif intermédiaire de 50 % d’acier « near-zero » d’ici 2030. Parmi les signataires : Volvo Cars, Mercedes-Benz, Renault, Skanska, Siemens Gamesa. Cet engagement de la demande est crucial pour rentabiliser les investissements des aciéries dans les technologies EAF et DRI-H₂ — sans contrats d’approvisionnement à long terme à prix premium, les projets ne peuvent pas boucler leur financement.

Demande marché : automobile, construction, éolien
Trois secteurs concentrent la demande d’acier vert à court et moyen terme. L’automobile est le premier marché : les constructeurs européens, soumis au règlement CO₂ (zéro émission à la vente en 2035) et aux obligations de reporting de scope 3 (émissions des achats), intègrent l’acier dans leurs objectifs de décarbonation des véhicules. BMW, Volvo et Renault ont signé des contrats pilotes avec SSAB (acier HYBRIT en Suède) et H2 Green Steel. Le marché automobile européen représente 10 Mt d’acier/an.
La construction est le deuxième débouché : les chantiers certifiés HQE, BREEAM ou LEED intègrent de plus en plus l’ACV (analyse du cycle de vie) des matériaux structurels, avec des exigences croissantes sur l’intensité carbone des aciers de charpente et d’armature. L’éolien offshore est le troisième marché, avec des turbines nécessitant 150 à 200 t d’acier chacune : les fabricants (Vestas, Siemens Gamesa, GE Vernova) et les développeurs s’engagent à utiliser de l’acier bas-carbone pour leurs projets européens, ce qui représente 2 à 3 Mt d’acier vert/an d’ici 2030 rien que pour l’éolien offshore européen.
Coûts et compétitivité de l’acier vert vs acier conventionnel
Le surcoût actuel de l’acier vert par rapport à l’acier conventionnel est de 100 à 200 €/t, soit une prime de 15 à 30 % sur un prix de référence de 600 à 800 €/t pour l’acier plat en Europe (2026). Ce surcoût provient essentiellement de trois facteurs : le coût de l’hydrogène vert (2,5 à 4 €/kg, représentant 50 à 80 €/t d’acier DRI-H₂), le coût de l’électricité pour l’EAF (à 50-70 €/MWh, représentant 17 à 32 €/t), et les surcoûts d’amortissement des équipements neufs (EAF, réducteur DRI) par rapport aux hauts-fourneaux amortis.
| Technologie | Réduction CO₂ vs haut-fourneau | Surcoût /t acier (2026) | Maturité TRL | Horizon déploiement |
|---|---|---|---|---|
| Four électrique à arc (EAF) sur ferraille | 75 – 90 % (avec élec. décarbonée) | 0 – 80 €/t (selon prix élec.) | TRL 9 (maturité complète) | Aujourd’hui — déploiement accéléré |
| Réduction directe H₂ vert (DRI-H₂ + EAF) | 85 – 97 % | 100 – 200 €/t | TRL 7-8 (démo industrielle) | 2027 – 2032 (premiers sites commerciaux) |
| Captage carbone sur haut-fourneau (CCUS) | 50 – 65 % (captage partiel) | 80 – 150 €/t | TRL 6-7 (pilotes) | 2030 – 2040 (déploiement limité) |
| Biomasse / charbon vert (HBI bio) | 20 – 40 % (substitution partielle) | 20 – 60 €/t | TRL 8-9 (utilisé en Brésil) | 2025 – 2030 (usage limité Europe) |
La trajectoire de parité de coût EAF/DRI-H₂ vs haut-fourneau conventionnel est estimée à 2032-2038 selon les scenarios IEA et Boston Consulting Group, sous réserve que le prix de l’hydrogène vert descende à 2 €/kg et que le CBAM européen continue à pénaliser les aciers importés à haute intensité carbone. La combinaison de la hausse du prix du CO₂ (EU ETS : objectif > 150 €/t CO₂ en 2030), du CBAM et de la prime marché acier vert devrait accélérer significativement le basculement économique en faveur des voies décarbonées.
En résumé
L’acier vert est au cœur de la décarbonation de l’industrie lourde française : de 1,8 à 2,1 t CO₂/t en haut-fourneau à moins de 0,4 t CO₂/t via EAF ou DRI-H₂, la réduction potentielle est de l’ordre de 80 à 97 %. La voie EAF est disponible dès maintenant et particulièrement attractive en France grâce au mix électrique bas-carbone (< 100 gCO₂/kWh). La voie DRI-hydrogène vert, plus radicale, arrive à maturité commerciale entre 2027 et 2032 avec les projets ArcelorMittal XCarb (Dunkerque, > 1,7 Md€) et H2 Steel (Fos-sur-Mer). Le surcoût actuel de 100 à 200 €/t est en voie de résorption grâce à la baisse des coûts de l’hydrogène vert, à la hausse du prix du carbone (EU ETS) et au CBAM. Les certifications ResponsibleSteel et SteelZero structurent une demande premium de la part des secteurs automobile, construction et éolien.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre acier vert et acier bas-carbone ?
L'acier bas-carbone est un terme générique désignant tout acier dont l'empreinte CO₂ est réduite par rapport à la moyenne de la filière (référence : 1,85 t CO₂/t acier selon WorldSteel). Il inclut les améliorations de process sur le haut-fourneau traditionnel (injection de charbon pulvérisé, optimisation énergétique) qui peuvent descendre à 1,4-1,6 t CO₂/t. L'acier vert désigne une catégorie plus stricte : l'acier produit par voie électrique (four électrique à arc alimenté par électricité décarbonée) ou par réduction directe à l'hydrogène vert, visant moins de 0,4 t CO₂/t acier. Les certifications comme ResponsibleSteel et SteelZero imposent des seuils chiffrés et un audit tiers indépendant pour valider le label, ce qui distingue l'acier vert des déclarations marketing d'acier « bas-carbone ».
Combien de CO₂ émet la production d'une tonne d'acier en haut-fourneau vs four électrique ?
La production d'une tonne d'acier en haut-fourneau à oxygène (BOF — Basic Oxygen Furnace) classique émet en moyenne 1,8 à 2,1 t CO₂/t acier (scope 1 et 2), dont 70 % provient du coke qui réduit le minerai de fer. Le four électrique à arc (EAF) alimenté à partir de ferraille recycle les aciers usagés avec une émission de 0,4 à 0,6 t CO₂/t acier en Europe (avec le mix électrique moyen européen de 270 gCO₂/kWh en 2025), et descend à 0,1-0,2 t CO₂/t avec une électricité 100 % renouvelable ou nucléaire. La combinaison DRI-hydrogène vert + EAF atteint moins de 0,05 à 0,3 t CO₂/t selon la pureté de l'hydrogène utilisé — une réduction de 85 à 98 % vs le haut-fourneau.
Les constructeurs automobiles sont-ils prêts à payer plus cher pour de l'acier vert ?
Oui, plusieurs constructeurs automobiles ont pris des engagements formels d'approvisionnement en acier bas-carbone ou vert, notamment via le programme SteelZero (Volvo Cars, Mercedes-Benz, BMW, Renault). Ces constructeurs s'engagent à utiliser 50 % d'acier zéro émission d'ici 2030 et 100 % d'ici 2050. En pratique, le surcoût de 100 à 200 €/t d'acier vert (vs acier conventionnel à 600-800 €/t) représente 50 à 150 € sur le coût d'une voiture (qui utilise 900 kg à 1,1 t d'acier). Ce surcoût est jugé acceptable par les constructeurs face aux obligations de réduction d'empreinte carbone des véhicules (règlement CO₂ européen) et aux attentes des consommateurs sur le bilan environnemental du cycle de vie. Les contrats d'approvisionnement à long terme (5-10 ans) entre aciéries et constructeurs sont le mécanisme clé pour sécuriser la demande et rentabiliser les investissements.
La France peut-elle devenir un leader de l'acier vert en Europe ?
La France dispose d'atouts réels : un mix électrique bas-carbone (< 100 gCO₂/kWh grâce au nucléaire), des capacités industrielles sidérurgiques (ArcelorMittal à Dunkerque et Fos-sur-Mer, Riva à Neuves-Maisons), une filière de ferraille dense et un tissu de PME transformatrices. Le projet XCarb d'ArcelorMittal France (conversion des hauts-fourneaux de Dunkerque vers EAF + DRI-H₂ à horizon 2026-2032, investissement > 1,7 Md€) est le projet le plus ambitieux de la sidérurgie française. Si France 2030 mobilise effectivement les 500 M€ annoncés pour soutenir cette conversion, la France peut revendiquer un leadership européen dans l'acier vert — notamment face à l'Allemagne (plus dépendante du charbon) et au Royaume-Uni (acier en déclin). La concurrence des aciéries asiatiques (acier chinois subventionné, bilan carbone 2,5 t/t) reste le principal risque de compétitivité.
Quel est l'impact du prix de l'électricité sur la compétitivité du four électrique ?
L'électricité représente 20 à 30 % du coût de production d'une tonne d'acier en four électrique à arc (EAF), soit 150 à 250 € sur un coût total de 600 à 900 €/t. Un EAF consomme environ 350 à 450 kWh par tonne d'acier produit. À 50 €/MWh (tarif industriel contractualisé en France en 2026), le coût électricité représente 17,5 à 22,5 €/t — très compétitif. Mais à 100 €/MWh (tarif spot en période de tension), le surcoût est de 17,5 à 22,5 €/t supplémentaires, ce qui réduit la compétitivité de la voie électrique par rapport à la voie haut-fourneau (moins sensible aux prix spot). Les aciéries EAF françaises bénéficient du TURPE et de contrats long terme avec EDF (anciens contrats régulés), ce qui leur confère un avantage structurel vs leurs concurrents européens. Le maintien de tarifs industriels compétitifs est un prérequis à la décarbonation accélérée de la sidérurgie française par voie électrique.
