Réponse directe : La cimenterie représente 7 à 8 % des émissions mondiales de CO₂ et environ 10 Mt CO₂/an en France. Sa particularité : 60 % de ses émissions sont incompressibles — elles proviennent de la décarbonatation chimique du calcaire lors de la production du clinker, et ne peuvent être évitées qu’en substituant le clinker ou en captant le CO₂. Les leviers disponibles en 2026 sont la réduction du clinker factor (ciments composés CEM II/B, CEM III), les combustibles alternatifs (CSR, pneus, biomasse), le CCS (LEILAC, postcombustion aux amines) et les géopolymères. Pour un panorama complet des défis de l’industrie lourde en France, notre article de référence détaille l’ensemble des secteurs.
Points clés à retenir
- Ciment = 7-8 % des émissions mondiales de CO₂ ; ~10 Mt CO₂/an en France (LafargeHolcim, Vicat, Ciments Calcia/Ciments de France)
- 60 % des émissions : incompressibles (décarbonatation CaCO₃ → CaO + CO₂, ~525 kg CO₂/t clinker) — seul le CCS ou la substitution du clinker les évite
- 40 % des émissions : combustion (charbon, coke de pétrole) — substituables par CSR, biomasse, H₂, électrification
- Clinker factor français 2023 : ~68 % — objectif 2030 : < 65 % (ciments composés CEM II/B-S, CEM III)
- Taux de substitution thermique 2023 : ~45-50 % — objectif 2030 : 60-70 % (combustibles alternatifs)
La cimenterie : 7-8 % des émissions mondiales de CO₂
Le ciment est l’un des matériaux de construction les plus utilisés au monde — 4,1 milliards de tonnes produites en 2023 (données IEA). Sa production génère environ 2,9 Gt CO₂/an, soit 7 à 8 % des émissions mondiales, ce qui en fait la troisième source industrielle mondiale de CO₂ après la sidérurgie et la pétrochimie. Aucun autre matériau de construction de masse n’a une empreinte carbone aussi concentrée.
En France, la filière cimentière est structurée autour de quatre grands groupes : LafargeHolcim France (groupe Holcim, leader mondial), Vicat (groupe familial français, présent dans 12 pays), Ciments Calcia (filiale de HeidelbergMaterials, ex-HeidelbergCement) et Ciments de Bourbon. Le secteur compte environ 45 cimenteries en activité en France métropolitaine et DOM, pour une capacité de production d’environ 18 à 20 millions de tonnes de ciment par an. Ces sites émettent collectivement ~10 Mt CO₂/an (données Citepa 2023), dont la grande majorité provient des émissions de procédé de la production du clinker.
Au niveau européen, l’industrie cimentière représente ~145 Mt CO₂/an (source : CEMBUREAU 2023). Les principaux émetteurs sont l’Allemagne (~28 Mt), la France (~10 Mt) et l’Espagne (~20 Mt). L’objectif du plan de décarbonation de CEMBUREAU (« 2050 Carbon Neutrality Roadmap ») est d’atteindre < 20 kg CO₂/t de ciment produit en 2050, contre ~600 kg CO₂/t en moyenne en 2023 — une réduction de 97 % qui nécessite impérativement le CCS pour les émissions incompressibles.
Les deux sources d’émissions : combustion (40 %) vs procédé (60 %)
La compréhension de la structure des émissions d’une cimenterie est fondamentale pour évaluer les leviers de décarbonation disponibles. Pour chaque tonne de ciment Portland (CEM I, ~95 % clinker) produite, les émissions moyennes sont d’environ 830 kg CO₂/t, réparties ainsi :
- Émissions de procédé (~520 kg CO₂/t ciment CEM I, soit ~63 %) : issues de la réaction de décarbonatation chimique du calcaire (CaCO₃) dans le four de précalcination et le four rotatif principal, à des températures de 700 à 900°C. La réaction est : CaCO₃ → CaO + CO₂. Pour chaque tonne de clinker produit, cette réaction libère environ 525 kg CO₂ — strictement liés à la chimie du minéral, indépendants de la source d’énergie. Ces émissions NE PEUVENT PAS être supprimées par de l’électricité verte, de l’hydrogène ou de la biomasse.
- Émissions de combustion (~310 kg CO₂/t ciment CEM I, soit ~37 %) : issues de la combustion des combustibles fossiles (charbon, coke de pétrole, fioul lourd, gaz naturel) nécessaires pour atteindre les températures de cuisson (1 350 à 1 450°C dans la zone de clinkérisation). Ces émissions sont substituables en remplaçant les combustibles fossiles par des combustibles alternatifs (CSR, pneus, biomasse) ou à terme par de l’hydrogène vert ou de l’électricité (four électrique à arc ou four plasma, encore en développement).
Cette répartition fixe une limite physique à la décarbonation de la cimenterie : même en substituant 100 % des combustibles fossiles par des énergies décarbonées, les émissions résiduelles incompressibles de procédé resteraient d’environ 525 kg CO₂/t clinker. La neutralité carbone totale est donc impossible sans CCS ou sans substitution massive du clinker.

Levier 1 : réduction du clinker factor (substitution par des SCM)
Le levier le plus immédiatement disponible et économiquement attractif pour réduire l’empreinte carbone de la cimenterie est la réduction du taux de clinker (clinker factor ou clinker-to-cement ratio) par incorporation de matières supplémentaires cimentaires (SCM — Supplementary Cementitious Materials). Ces additions minérales réagissent avec la chaux libérée par le clinker (réaction pouzzolanique) pour former des silicates de calcium hydratés (C-S-H), contribuant à la résistance mécanique du béton avec une empreinte carbone très inférieure.
Les principaux SCM utilisés en France en 2024 :
- Laitier de haut-fourneau (GGBS — Ground Granulated Blast-furnace Slag) : co-produit de la sidérurgie (fonte brute), émission spécifique de 50 à 80 kg CO₂/t (vs 830 kg CO₂/t pour le clinker). Très utilisé dans les ciments CEM III (40 à 80 % de laitier). Disponibilité contrainte par la production sidérurgique française (~10 Mt/an de laitier granulé). Excellent pour les bétons enterrés et les structures marines.
- Cendres volantes (fly ash) : co-produit des centrales à charbon (disponibilité décroissante avec la fermeture des centrales charbon françaises, finalisée en 2027). Émission : ~30 kg CO₂/t. Utilisées dans les ciments CEM II/V. Stock actuel en France : ~2-3 Mt/an.
- Calcaire broyé (filler calcaire) : non réactif, effet de dilution. Présent dans les CEM II/L et LL. Taux de substitution limité à 35 % (norme NF EN 197-1). Émission : ~100 kg CO₂/t (broyage).
- Métakaolin (argile calcinée à 700-850°C) : hautement réactif, disponible en abondance (ressource argileuse nationale). Émission : ~200-280 kg CO₂/t. Sujet d’une attention croissante pour remplacer les cendres volantes en voie de raréfaction. Le projet LC3 (Limestone Calcined Clay Cement) développé par l’EPFL vise un clinker factor de 50 % avec argile + calcaire.
La limite à la réduction du clinker factor est normative (la norme européenne NF EN 197-1 fixe des catégories de ciments avec des seuils de clinker), technique (résistance mécanique et durabilité des bétons) et physique (disponibilité des SCM de qualité). La révision de la norme NF EN 197-1 en 2023 a élargi les catégories de ciments composés, notamment en introduisant le CEM VI avec jusqu’à 65 % de SCM — ouvrant la voie à des ciments avec un clinker factor de seulement 35 %.
Levier 2 : combustibles alternatifs (CSR, pneus, biomasse)
Les combustibles alternatifs ou combustibles solides de récupération (CSR) permettent de substituer le charbon et le coke de pétrole (petcoke) dans les fours cimentiers, réduisant ainsi les émissions de combustion (~37 % du total). En France, le taux moyen de substitution thermique (TSR — Thermal Substitution Rate) a progressé de 25 % en 2015 à environ 45-50 % en 2023 (données SFIC). L’objectif de la filière est d’atteindre 60-70 % de TSR d’ici 2030.
Les principales catégories de combustibles alternatifs dans les cimenteries françaises :
- Combustibles Solides de Récupération (CSR) : préparés à partir de déchets industriels banals (DIB) et de la fraction de déchets ménagers non recyclables. Pouvoir calorifique inférieur (PCI) : 15 à 22 MJ/kg, variable selon la composition. Coût négatif possible (les cimentiers reçoivent une rémunération des producteurs de déchets pour leur incinération). Substitution thermique jusqu’à 60 % du mix combustible.
- Pneumatiques usagés entiers (TDF — Tyre Derived Fuel) : PCI de 30 à 32 MJ/kg, très proches du coke de pétrole (33-34 MJ/kg). Permettent une substitution directe à forte intensité énergétique. En France, environ 400 000 t de pneus usagés sont produits par an (données Aliapur). Avantage : les pneus brûlés dans les cimenteries permettent une valorisation thermique des fils d’acier contenus (récupérés dans le clinker). Réglementé par l’arrêté du 2 février 1998.
- Biomasse solide : bois de récupération, déchets de scierie, boues de station d’épuration déshydratées, déchets agro-industriels. Émissions CO₂ considérées biogéniques (non comptabilisées dans le scope 1 selon les conventions GIEC). PCI variable : 8 à 18 MJ/kg selon la teneur en eau. Proportion actuelle < 10 % du mix combustible cimentier français.
- Solvants, huiles et liquides de récupération : déchets industriels dangereux (DID) valorisés thermiquement en co-incinération dans les fours cimentiers (haute température, longue durée de résidence — garantissent une destruction complète des molécules organiques).
La co-incinération dans les fours cimentiers est strictement encadrée par la réglementation française (arrêté ICPE, valeurs limites d’émissions pour les COV, dioxines, métaux lourds). Les fours cimentiers présentent des conditions idéales de destruction des déchets : température > 1 200°C pendant > 4 secondes, pH alcalin élevé neutralisant les acides.

Levier 3 : CCS et CCUS — la seule solution pour les émissions incompressibles
Pour les ~525 kg CO₂/t clinker d’émissions incompressibles de procédé, le captage et le stockage géologique du CO₂ (CCS — Carbon Capture and Storage) est la seule solution technologique qui permette d’éviter ces émissions à grande échelle. Plusieurs technologies sont en développement ou en démonstration à l’échelle mondiale :
- Postcombustion aux amines : la technologie la plus mature pour la cimenterie. Les fumées sortant du four sont mises en contact avec une solution d’amines (MEA — monoéthanolamine ou amines propriétaires) qui absorbe sélectivement le CO₂, puis le régénère par chauffage. Taux de capture : 85 à 95 % des émissions totales. Coût en 2026 : 80 à 150 €/t CO₂ capturé et stocké (selon l’éloignement au site de stockage). Pénalité énergétique importante : 2 à 3 GJ/t CO₂ pour la régénération des amines. Projet de référence mondial : Brevik (HeidelbergMaterials, Norvège) — première cimenterie mondiale avec CCS à grande échelle commerciale, démarrage prévu en 2024-2025, capacité 400 000 t CO₂/an.
- Oxycombustion : remplace l’air de combustion par de l’oxygène pur (production via ASU — Air Separation Unit), produisant des fumées très concentrées en CO₂ (> 90 % CO₂ sec), facilitant le captage. Coût de séparation de l’O₂ élevé. La cimenterie d’Ennsdorf (Holcim, Autriche) a testé cette technologie à l’échelle pilote.
- Technologie LEILAC (calcination indirecte) : développée par Calix (Australie), transfère la chaleur au calcaire à travers une paroi en acier, produisant un flux de CO₂ pur directement capté sans étape de séparation coûteuse. Coût estimé : 30 à 50 €/t CO₂ pour les seules émissions de précalcination (~20-25 % des émissions totales). Pilotes : LEILAC-1 (Lixhe, Belgique, 2021), LEILAC-2 (Hannover, en construction). Acteurs français intéressés : Vicat, Ciments Calcia.
- Minéralisation carbonatation (CCUS) : le CO₂ capturé est utilisé comme matière première pour produire des carbonates stables (injection dans le béton, carbonatation du laitier ou des résidus miniers). Ces usages valorisent le CO₂ mais les volumes restent faibles (< 5 % du potentiel CCS cimentier). La startup Heirloom (États-Unis) et Calix travaillent sur des réacteurs de carbonatation accélérée.
En France, l’infrastructure de transport et stockage du CO₂ est en cours de développement. Le projet Dunkerque CCS, porté par des partenaires industriels de la zone industrialo-portuaire (DK6, ArcelorMittal, voie envisagée pour les cimenteries du Nord), prévoit un hub CO₂ avec pipeline vers la mer du Nord pour stockage géologique dans des formations salines. La France dispose également de potentiels de stockage géologique dans les aquifères salins du bassin parisien (évalués par le BRGM), mais leur développement est encore au stade de l’exploration.
Tableau des leviers de décarbonation : réduction CO₂, investissement, maturité
| Levier | Réduction CO₂ possible | Investissement (€/t CO₂ évité) | Maturité technologique | Horizon déploiement France |
|---|---|---|---|---|
| Réduction clinker factor (à 65 %) | -5 à -8 % sur le total | 10-30 €/t CO₂ | TRL 9 — commercial | Immédiat (2024-2027) |
| Combustibles alternatifs (CSR, biomasse) — TSR 60-70 % | -15 à -20 % sur le total | 5-40 €/t CO₂ | TRL 9 — commercial | Immédiat (2024-2028) |
| Efficacité thermique des fours (optimisation) | -3 à -8 % sur le total | 20-60 €/t CO₂ | TRL 8-9 — commercial | 2024-2028 |
| Ciments bas-carbone (CEM II/B-S, CEM III, LC3) | -10 à -30 % sur le total | 0-50 €/t CO₂ | TRL 8-9 — commercial/démonstrateur | 2025-2030 |
| Technologie LEILAC (précalcinateur) | -20 à -25 % (émissions procédé four PC) | 30-60 €/t CO₂ | TRL 6-7 — pilote/démonstrateur | 2028-2035 |
| CCS postcombustion amines (captage total) | -85 à -95 % des émissions totales | 80-150 €/t CO₂ | TRL 7-8 — démonstration | 2030-2040 |
| Géopolymères / liants alternatifs | -40 à -80 % vs CEM I | 50-200 €/t CO₂ | TRL 5-7 — R&D/niche | 2030-2040 |
Sources : IEA (Global Roadmap for the Cement Sector, 2023), CEMBUREAU (Cementing the European Green Deal, 2023), ADEME, SFIC. TRL = Technology Readiness Level (échelle 1-9, 9 = commercial). Les coûts sont indicatifs pour la France en 2026 et dépendent fortement de la configuration du site.
Ciments bas-carbone de nouvelle génération
Au-delà de la réduction du clinker factor dans les ciments normalisés existants, plusieurs familles de liants alternatifs à faible empreinte carbone sont en développement :
- LC3 — Limestone Calcined Clay Cement : développé par l’EPFL (École Polytechnique Fédérale de Lausanne) et l’IIT Delhi, le LC3 substitue 50 % du clinker par un mélange de métakaolin (argile calcinée à 700-850°C) et de calcaire broyé. Réduction CO₂ : -40 % vs CEM I, pour un coût similaire. Ressource argileuse abondante en France et dans le monde. La norme européenne NF EN 197-5 (2023) a créé le ciment CEM II/C et CEM VI pour faciliter le déploiement du LC3.
- Géopolymères : liants synthétisés par activation alcaline d’aluminosilicates (laitiers, cendres volantes, métakaolin) sans cuisson à haute température. Réduction CO₂ potentielle : -40 à -80 % vs CEM I. Propriétés mécaniques et de durabilité variables. Principal frein : absence de norme européenne unique (traités cas par cas par agrément technique ou EN 206), coût des activateurs alcalins (silicate de soude). Utilisés en niche : mines (remblais), voirie (stabilisation), préfabrication.
- Ciment à base de magnésie (Novacem, Calix) : utilise des silicates de magnésium (serpentinite) qui absorbent du CO₂ lors de leur hydratation (bilan carbone négatif théorique). Encore au stade pilote, ressources minérales de serpentinite limitées en France.
- Clinker belite-aluminates-ferrites (BCSA/BAF) : ciments à basse teneur en alite (C₃S) et haute teneur en belite (C₂S) et sulfoaluminates, produits à plus basse température (1 200-1 250°C vs 1 450°C pour le clinker Portland). Réduction CO₂ de 15 à 30 %. Déjà produits industriellement par Vicat (ciment Vicat Opus) et quelques sites européens.
Financement de la décarbonation des cimenteries en France
La décarbonation de la cimenterie française mobilise plusieurs dispositifs de financement en 2026. Pour accompagner une décarbonation industrielle de grande ampleur, les cimentiers peuvent combiner plusieurs sources de financement public :
- AMI « Décarbonation des grandes industries » (France 2030 / ADEME) : prend en charge jusqu’à 40-50 % des surcoûts d’investissement pour les projets de décarbonation. Seuil d’éligibilité : généralement > 5 M€ d’investissement. Les projets CCS cimentiers sont explicitement éligibles.
- Fonds Innovation européen (European Innovation Fund) : géré par la BEI et alimenté par les enchères EU-ETS (~50 Md€ sur 2023-2032). Finance les projets de rupture technologique, dont le CCS industriel. Taux de financement pouvant atteindre 60 % des coûts supplémentaires. Holcim et Vicat ont des projets en dépôt ou en évaluation.
- IPCEI Hydrogène : si la cimenterie s’oriente vers l’hydrogène vert comme combustible de substitution (four à hydrogène), les projets peuvent être labellisés IPCEI (Important Projects of Common European Interest), bénéficiant d’un cadre de financement public accéléré.
- EU-ETS / quotas et signal-prix : les 18 principales cimenteries françaises sont soumises à l’EU-ETS (sites > 25 000 t CO₂/an). La suppression progressive des quotas gratuits dès 2026 crée un coût croissant de l’inaction, rendant les investissements de décarbonation de plus en plus rentables. Avec un prix EU-ETS à 100 €/t CO₂ en 2030 (projection consensus), les projets CCS à 80-90 €/t deviennent rentables sans aide publique.
- CEE (Certificats d’Économies d’Énergie) : les opérations d’efficacité énergétique dans les cimenteries (isolation des fours, optimisation des broyeurs, récupération de chaleur fatale) génèrent des CEE valorisables sur le marché. Le gisement CEE d’une cimenterie de 1 Mt/an de production peut atteindre plusieurs dizaines de GWh cumac par an.
En résumé
La décarbonation de la cimenterie est l’un des défis industriels les plus complexes du XXIe siècle : 7-8 % des émissions mondiales de CO₂ pour un matériau omniprésent, dont 60 % des émissions sont incompressibles par la chimie du calcaire. En France (~10 Mt CO₂/an, LafargeHolcim, Vicat, Ciments Calcia), les leviers à court terme sont la réduction du clinker factor (ciments composés CEM II/B, CEM III, LC3), la montée en puissance des combustibles alternatifs (TSR objectif 60-70 % en 2030) et l’optimisation thermique des fours. À moyen terme, les technologies CCS — postcombustion aux amines, technologie LEILAC, oxycombustion — sont indispensables pour traiter les émissions incompressibles, avec un coût cible de 60-100 €/t CO₂ en 2030-2035. Le signal-prix croissant de l’EU-ETS, combiné aux financements France 2030, au Fonds Innovation européen et à l’ADEME, rend ces investissements de plus en plus économiquement viables. La trajectoire SNBC pour la cimenterie vise -24 % en 2030 et la neutralité carbone en 2050 — conditionnée au déploiement industriel du CCS avant 2040.
Questions fréquentes
Pourquoi la cimenterie est-elle si difficile à décarboner ?
La cimenterie est considérée comme l'un des secteurs industriels les plus difficiles à décarboner ("hard-to-abate") pour une raison fondamentale : environ 60 % de ses émissions de CO₂ sont des émissions de procédé incompressibles, indépendantes de la source d'énergie utilisée. Ces émissions proviennent de la réaction chimique de décarbonatation du calcaire (CaCO₃) lors de la production du clinker, la phase active du ciment : CaCO₃ → CaO (chaux vive, base du clinker) + CO₂. Pour chaque tonne de clinker produit, environ 525 kg de CO₂ sont libérés par cette réaction chimique, quelle que soit l'énergie — gaz naturel, biomasse, hydrogène ou électricité — qui chauffe le four. Les 40 % restants sont des émissions de combustion (combustibles fossiles pour atteindre les 1 450°C nécessaires), ceux-là réductibles par des combustibles alternatifs ou l'hydrogène. Cette dualité rend la décarbonation totale de la cimenterie impossible sans CCS (Carbon Capture and Storage) ou sans substitution très massive du clinker.
Qu'est-ce que le taux de clinker (clinker factor) et comment le réduire ?
Le taux de clinker (ou clinker factor, ou clinker-to-cement ratio) est la proportion de clinker dans le ciment final. En 2000, le ciment Portland (CEM I) standard contenait ~95 % de clinker. Grâce aux ciments composés, ce ratio est passé en France à une moyenne de ~68 % en 2023 (données SFIC — Syndicat Français de l'Industrie Cimentière). Chaque point de baisse du clinker factor évite en moyenne 8 à 9 kg CO₂ par tonne de ciment produit. Les principaux matériaux de substitution du clinker (SCM — Supplementary Cementitious Materials) sont : les laitiers de hauts-fourneaux (GGBS — Ground Granulated Blast-furnace Slag), émettant 50 à 80 kg CO₂/t vs 830 kg CO₂/t pour le clinker ; les cendres volantes de centrales à charbon (disponibilité en baisse avec la fermeture des centrales) ; le calcaire broyé (filler calcaire) ; le métakaolin (argile calcinée). L'objectif de la filière française est d'atteindre un ratio < 65 % d'ici 2030, produisant davantage de ciments CEM II/B et CEM III. La limite pratique est la résistance mécanique des bétons et les normes NF EN 197-1.
Comment fonctionne la technologie LEILAC de captage CO₂ pour les cimenteries ?
LEILAC (Low Emissions Intensity Lime And Cement) est une technologie de calcination indirecte développée par la société australienne Calix, adaptée aux cimenteries et aux fours à chaux. Elle repose sur le principe du réacteur à lit fluidisé indirect : au lieu de calciner le calcaire dans un four rotatif classique où les fumées de combustion se mélangent au CO₂ de décarbonatation, LEILAC sépare physiquement les deux flux — la chaleur est transmise à travers la paroi d'un réacteur en acier spécial, et le CO₂ pur issu de la décarbonatation du calcaire est récupéré séparément, sans avoir besoin d'une étape de séparation coûteuse. Cela permet de capter 20 à 25 % des émissions totales d'une cimenterie (les seules émissions de procédé du four de précalcination) à un coût estimé de 30 à 50 €/t CO₂ — bien inférieur aux technologies postcombustion classiques (80-150 €/t). Le projet pilote LEILAC-1 (Heidelberg Materials, cimenterie de Lixhe en Belgique) a validé la technologie à l'échelle 1 tonne de clinker/heure en 2021. LEILAC-2 (25 t/h) est en construction à Hannover et intègre l'électrification de la chauffe. Deux acteurs français — Vicat et Ciments Calcia — examinent l'applicabilité à leurs sites.
Quels combustibles alternatifs peuvent remplacer le charbon et le coke de pétrole dans les fours cimentiers ?
Les cimenteries utilisent des combustibles à très haute énergie spécifique pour atteindre 1 450°C dans le four rotatif. En France, le charbon et le coke de pétrole (petcoke) représentaient encore ~45 % du mix combustible des cimenteries en 2015. Les combustibles alternatifs (CA) ou combustibles solides de récupération (CSR) permettent de substituer ces fossiles. Les principales catégories de CA utilisées dans les cimenteries françaises en 2024 : les combustibles solides de récupération (CSR) — issues de déchets industriels banals et ménagers triés, pouvoir calorifique de 15 à 20 MJ/kg, taux de substitution possible : 30-60 % ; les pneumatiques usagés entiers ou broyés (TDF — Tyre Derived Fuel), pouvoir calorifique de 30 MJ/kg, très énergétique ; les farines animales (soumises à réglementation stricte post-ESB) ; les solvants et huiles usagées ; la biomasse solide (bois, boues de STEP). En 2023, le taux de substitution thermique moyen des cimenteries françaises atteint environ 45-50 % (données SFIC), contre 25 % en 2015. L'objectif de la filière est d'atteindre 60-70 % d'ici 2030. La biomasse est particulièrement intéressante car elle génère des émissions CO₂ biogéniques (non comptabilisées dans le bilan GES selon les conventions GIEC), réduisant ainsi l'empreinte carbone apparente de la cimenterie.
Quelles aides France 2030 et ADEME sont disponibles pour décarboner une cimenterie ?
Plusieurs dispositifs publics de financement ciblent spécifiquement la décarbonation des cimenteries et des industries à émissions incompressibles en France en 2026. Le plan France 2030 dispose de l'Appel à Manifestation d'Intérêt (AMI) "Décarbonation des grandes industries" (2 Md€ au total), qui prend en charge jusqu'à 40-50 % des surcoûts d'investissement pour les projets de décarbonation de grande envergure (seuil : généralement > 5 M€ d'investissement). L'ADEME pilote l'AMI "Technologies d'émergence industrielle" qui cofinance les projets CCS/CCUS (taux de 40-70 % pour les études et pilotes). Le Fonds Innovation européen (géré par la BEI et alimenté par les enchères EU-ETS, ~50 Md€ sur 2023-2032) peut cofinancer les projets CCS industriels à grande échelle, avec des taux pouvant atteindre 60 % des coûts supplémentaires. Les cimenteries soumises à l'EU-ETS (sites > 25 000 t CO₂/an) bénéficient encore de quotas gratuits jusqu'en 2026-2027, puis verront ces quotas se réduire progressivement jusqu'à zéro en 2034, créant un signal-prix croissant. La BPI France propose également le Prêt Vert (PME/ETI, 50 000 à 5 M€, taux bonifié) et des garanties de prêt pour les projets de décarbonation industrielle.
